Les États généraux de la presse écrite ont permis à chacun de proposer ses solutions pour faire face aux difficultés de l’industrie. Parmi toutes les recettes miracles proposées, j’en passe 4 au crible, à la lumière de l’expérience des médias allemands.
Recette miracle n°1: L’augmentation des points de vente ralenti la chute du lectorat
Tous les Français savent qu’il est plus difficile de trouver un kiosque à journaux qu’un dealer de shit. Normal, la France compte 2 à 3 fois plus de dealers que de points de vente de presse. C’est pourquoi l’Inspection générale des affaires culturelles propose, dans un rapport, d’augmenter le nombre de points presse pour remettre la France à la lecture. Les NMPP/presstalis ont même promis d’investir €40m dans le développement de son réseau de distribution.
En Allemagne, la loi Bichet n’existe pas et le réseau de distribution ne mène pas un commerce de vente d’armes en parallèle de son activité principale. Le portage y est répandu, ainsi que les crieurs de journaux (ils ne crient plus mais on les trouve dans toutes les stations de métro). Malgré cette plus grande accessibilité, la diffusion des journaux régresse régulièrement. Le tirage diminue d’environ 2% par an depuis 2000. Si certains titres au dessus du panier s’en sortent (parfois par des tours de passe-passe dans la comptabilité de la diffusion), la presse populaire coule rapidement, comme le montre le plongeon de Bild, 1er quotidien du pays.

Recette miracle n°2: Le Conseil de l’ordre des journalistes rétablira la confiance dans la presse
Les codes de déontologie autoproduits, les bonnes paroles et les déclarations d’intention, c’est bien, mais pas suffisant. Depuis des années, des voix se font entendre pour la création d’un Conseil de presse équivalent aux Conseils de l’ordre des avocats ou des médecins, comme le soulignait déjà en 2006 le sociologue Xavier Molénat. L’idée a été reprise - dans une version light – dans le livre vert issu des États généraux de la presse écrite, l’année dernière.
En Allemagne, ça existe! Le Presserat (Conseil de la presse) est chargé de faire respecter le Pressecodex, ou code de déontologie. En 2008, ce conseil des sages a émis 15 blâmes, que les journaux concernés ont été obligés de publier. 15 blâmes pour quelques millions d’articles: Les journalistes allemands sont vraiment très forts. Si le Presserat ne souffre pas d’hyperactivité, c’est qu’il réfléchit aux moyens de créer un Onlinecodex de la déontologie sur le web. Le débat s’articule autour de questions super intéressantes, comme ‘Internet est-il l’équivalent de la télé, puisqu’il se diffuse vers plusieurs personnes à la fois?’
Sans surprise, le Presserat n’a que peu d’influence sur la manière dont les Allemands considèrent leurs journalistes. Le niveau de confiance dans la presse est sensiblement identique en France et en Allemagne, selon les Eurobaromètres de la Commission Européenne.

Pas étonnant, dans le fond. L’autorégulation permet surtout à une corporation de conserver ses privilèges en éloignant les profanes. Si l’Ordre des médecins permet surtout de “défendre et protéger une profession dont les intérêts sont d’abord matériels” (dixit un praticien hospitalier), on imagine ce que pourrait devenir un Ordre des journalistes.
Recette miracle n°3: Les groupes médias sont plus efficaces que les industriels
En France, les grands patrons de presse sont souvent des barons intéressés par le potentiel d’un titre en termes de relations publiques. En Allemagne, les propriétaires des médias ressemblent plutôt à Murdoch qu’à Bernard Arnault (patron de LVMH et mécène des Echos). On voit sur le graph ci-dessous que les Français font pale figure face à leurs concurrents allemands.

On pourrait penser qu’étant motivés par le profit, ces derniers auraient tendance à plus investir dans la R&D que leurs homologues français. Il faut bien semer si l’on veut récolter demain, après tout.
Cette structure plutôt saine n’est pourtant pas une garantie d’innovation. Les patrons de presse allemands ont par exemple déclaré, pas plus tard que le 20 janvier 2010, que “le futur de la presse est sur le papier“. (Entre autres perles, j’adore celle-là: “Si Lidl et Aldi [2 chaînes de hard-discount] ont du succès, c’est qu’ils achètent de la pub dans les journaux”).
Comme me le disait Markus Beckdahl, blogger et activiste sur netzpolitik.org, les grands groupes ont beaucoup investi sur le web mais, déçus de ne pas avoir trouvé de modèles viables, ils cherchent désormais la rentabilité immédiate. Springer veut ainsi ériger des paywalls sur ses sites tout en continuant à développer son réseau de sites de petites annonces qui lui ont rapporté €310m au 3e trimestre 2009 avec une rentabilité de 7%. L’innovation est sacrifiée sur l’autel des profits.
Recette miracle n°4: Tuons les gratuits pour nourrir la presse traditionnelle
Pour Sarko, la gratuité c’est “la mort de la presse écrite”. Face à une analyse aussi poussée, on se dit qu’un pays sans journaux gratuits doit avoir une presse d’un dynamisme rare.
Il y a 10 ans, la “Guerre des gratuits de Cologne” a montré la détermination des éditeurs allemands à ne pas se laisser tailler des croupières par les fabriquant de gratuits étrangers. Pendant 18 mois, Schibsted (norvégien, éditeur de 20 Minutes) a affronté Springer (#1 en Allemagne) et DuMont Schauberg (le gros acteur local). La solidarité des Allemands a été exemplaire, puisque même le bureau de vérification de la diffusion a choisi son camp, en refusant d’auditer la circulation des gratuits.
10 ans plus tard, le tirage total de la presse quotidienne est passé de 30 à 25 millions d’exemplaires… Sarko a déjà été plus perspicace.
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